Le livre d’Alfonso Casani, Contemporary Islamist Opposition in Morocco: Resisting Inclusion and Moderation, constitue une contribution importante à l’étude des mouvements islamistes en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, ainsi qu’aux débats plus larges sur l’hypothèse d’inclusion–modération en science politique. S’appuyant sur une recherche empirique riche, Casani propose une analyse nuancée d’al-ʿAdl wa-l-Iḥsān (Association Justice et Spiritualité, ci-après l’AWI), principal mouvement islamiste d’opposition au Maroc. Le chercheur démontre que le cas de l’AWI remet en cause les hypothèses dominantes sur les trajectoires islamistes qui mèneraient soit à la participation institutionnelle, soit à la radicalisation.
L’analyse de Casani se concentre sur l’association islamiste marocaine, fondée par Abdessalam Yassine et aujourd’hui dirigée par plusieurs de ses membres éminents. Le chercheur explore les processus décisionnels historiques du mouvement, ses fondements idéologiques et son positionnement politique vis-à-vis du régime marocain. La posture anti-établissement de l’AWI — marquée par son refus de reconnaître l’autorité religieuse du roi en tant qu’Amīr al-Muʾminīn (Commandeur des croyants, entre autres) — en fait un acteur extérieur au champ institutionnel marocain. Ainsi, malgré son statut illégal et une répression étatique récurrente, l’AWI a constamment rejeté la violence et la participation institutionnelle, se positionnant comme une force d’opposition islamiste caractérisée par un activisme pacifique, notamment des sit-in et des manifestations de rue.
Casani interroge le paradoxe d’un mouvement devenu plus influent politiquement sans pour autant se rapprocher de l’intégration institutionnelle. L’ouvrage examine ainsi l’énigme d’une « politisation sans inclusion », où la maturité politique croissante de l’AWI a renforcé, plutôt qu’atténué, son exclusion de la sphère politique formelle. À travers ce cas, Casani remet en question la logique binaire souvent associée aux théories de la modération islamiste et propose une compréhension dynamique des modes d’adaptation des mouvements confrontés à des contextes d’exclusion.
L’étude repose sur une méthodologie de terrain combinant des sources primaires et secondaires étendues. Casani a mené soixante-et-une entrevues semi-dirigées au Maroc entre 2017 et 2021, principalement à Rabat et Casablanca. Ce travail de terrain est complété par une analyse approfondie des publications internes en arabe de l’AWI, incluant communiqués, rapports internes et bulletins d’information. L’approche historique adoptée permet à l’auteur de retracer l’évolution du développement organisationnel et des stratégies de mobilisation du mouvement depuis sa création, révélant à la fois continuité et transformation de son identité politique. Cette perspective longitudinale confère au livre une profondeur analytique, documentant le processus graduel par lequel la branche politique de l’AWI a gagné en importance au sein de sa hiérarchie interne.
L’ouvrage de Casani apporte trois contributions majeures. D’abord, il comble une lacune notable dans la littérature en offrant l’une des analyses les plus complètes à ce jour de l’AWI en tant qu’acteur politique. Les travaux universitaires sur l’AWI demeurent rares, et ceux existants tendent souvent à considérer le mouvement comme une organisation religieuse statique plutôt que comme une force politique dynamique. En se concentrant sur l’évolution de ses tactiques, de son discours et de ses alliances avec des forces progressistes au Maroc, Casani éclaire sa stratégie d’opposition et son adaptation à la contraction des opportunités politiques et religieuses dans le pays.
Ensuite, l’ouvrage contribue au raffinement de l’hypothèse d’inclusion–modération. Plutôt que de concevoir la modération comme un processus aboutissant à la participation institutionnelle, Casani démontre que la politisation ne se traduit pas nécessairement par l’inclusion. Le cas de l’AWI illustre qu’un mouvement peut adopter des formes d’engagement pragmatiques, non violentes et politiquement articulées tout en rejetant à la fois la participation institutionnelle et la radicalisation. Cette posture remet en cause l’idée selon laquelle la modération serait intrinsèquement liée à l’inclusion électorale et suggère que l’exclusion elle-même peut favoriser une forme distincte d’apprentissage politique. À cet égard, la notion de « politisation sans inclusion » proposée par Casani constitue une innovation conceptuelle importante qui élargit la portée analytique de la théorie d’inclusion–modération.
Enfin, l’ouvrage contribue à une compréhension plus large de l’islamisme en tant que force d’opposition au Maroc et à l’analyse des interactions entre acteurs islamistes et politiques au sein de l’arène nationale.
Le livre de Casani constitue une contribution majeure tant aux études régionales que comparatives. Il intéressera particulièrement les chercheur.ses et doctorant.es travaillant sur l’islam politique, les études nord-africaines, la politique du Moyen-Orient et les mouvements islamistes de manière générale. L’engagement théorique de l’auteur dans les débats sur l’inclusion–modération en fait également une lecture précieuse pour les politologues s’intéressant à la résilience autoritaire, aux politiques d’opposition et aux interactions entre régimes et mouvements. L’ouvrage de Casani s’imposera comme une référence essentielle pour comprendre l’opposition islamiste au Maroc et pour réévaluer les limites conceptuelles de la théorie d’inclusion–modération.