Que signifie la nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri comme première femme à la tête du gouvernement marocain ?

À première vue, il s’agit d’une avancée historique. Pour la première fois, une femme dirigera le gouvernement du Maroc. Mais au-delà de la portée symbolique de cette nomination, une question fondamentale demeure : quels pouvoirs réels cette fonction permet-elle d’exercer dans le système politique marocain ?

Le problème n’est pas de savoir si Fatima Ezzahra El Mansouri est la première femme à occuper ce poste. Elle l’est. Le véritable enjeu est de comprendre la marge d’autonomie dont dispose le chef du gouvernement dans un système où le roi conserve des prérogatives constitutionnelles et politiques considérables. La nomination elle-même illustre cette réalité : après la victoire du PAM (le Parti authenticité et modernité) aux élections législatives, c’est le roi Mohammed VI qui l’a nommée et chargée de former le nouveau gouvernement, conformément à l’article 47 de la Constitution.

Dans ce contexte, cette nomination peut être lue à plusieurs niveaux. Sur le plan international, elle permet au Maroc de projeter l’image d’un État capable de franchir une étape symbolique importante en matière de représentation politique des femmes. La présence d’une femme à la tête du gouvernement constitue incontestablement un changement historique. Mais cette image de modernité mérite d’être confrontée aux réalités sociales et aux indicateurs internationaux. Le Global Gender Gap Report 2026 (Rapport mondial sur les écarts entre les genres 2026) du Forum économique mondial classait en effet le Maroc 139e sur 145 pays en matière des égalités des sexes. Le pays obtenait notamment un score particulièrement faible, entre autres, dans le domaine de l’autonomisation politique. Autrement dit, la présence d’une femme au sommet de l’exécutif ne suffit pas, à elle seule, à démontrer une transformation profonde de la condition politique, économique et sociale des femmes marocaines. Il faut encore examiner les institutions, l’accès réel aux postes de décision, la participation économique et les inégalités structurelles.

Sur le plan national, un autre déplacement du débat est déjà perceptible. Au lieu de discuter des questions essentielles, dont la légitimité politique, la faible participation électorale, les inégalités sociales et économiques ou encore la crise de Ceuta,  une partie du débat public se concentre déjà sur une question beaucoup plus révélatrice des normes sociales : une femme peut-elle réellement occuper ce rôle ? Peut-elle diriger ? Comment accomplira-t-elle certains rituels ou assumera-t-elle certaines fonctions traditionnellement associées aux hommes ? Ce déplacement du débat n’est pas anodin. Il transforme une question institutionnelle et politique en une question de genre. Et c’est peut-être là que réside l’une des principales contradictions de cette nomination : une femme peut désormais être placée à la tête du gouvernement, tout en évoluant dans un système politique où les rapports de pouvoir dépassent largement la seule fonction gouvernementale.

La question n’est donc pas simplement : « Le Maroc a-t-il enfin une femme cheffe du gouvernement ? » La question plus importante est : « Que change réellement la présence d’une femme à ce poste dans la distribution du pouvoir au Maroc ? »  C’est à cette question, plutôt qu’à la seule dimension symbolique de cette nomination, que le débat public devrait s’intéresser.

Ce contenu a été publié dans Actualité, avec comme mot(s)-clé(s) , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.